Sacré bingo / Urbania-Cyberpresse

Luc Robitaille/Urbania

Isabelle Marjorie prend un malin plaisir à jouer avec les mots pour nous présenter ce qui l’intéresse de notre société : c’est à dire, tout !  Un exemple, ci bas, d’un article pour le magazine très actuel, et un brin irrévérencieux : Urbania.

« C’est pour le B.S, les vieux et les grosses frisées avec des couettes. C’est aussi ennuyeux que de gratter un gratteux sur le coin du comptoir pendant deux heures et demie. C’est plate à mort… Ça ne fait pas de doute, le bingo est le souffre-douleur de la famille des hobbies. Urbania a décidé de remettre les pendules à l’heure une fois pour toute. Visite au bingo Mont-Royal.

Quétaine le bingo? «Oui, mais une fois que tu gagnes, tu trouves plus ça quétaine!» lance candidement Suzanne Grenier, qui pratique ce hobby depuis 40 ans. Chaque semaine, sa fille Carole et elle se retrouvent au Bingo de la rue Papineau. «Je suis ma mère depuis que j’ai trois ans. Dans le temps, on se rendait dans les sous-sols d’église et c’était notre sortie de famille, raconte-t-elle. Aujourd’hui, on vient surtout pour l’appât du gain, mais quand on gagne, on partage le morceau. Chaque fois qu’on joue, c’est un moment privilégié qu’on passe ensemble. Pour moi, le bingo, c’est sacré.

Sacré bingo. C’est le bon mot! L’ambiance du 4519 avenue Papineau a de quoi rappeler celle des messes fréquentées par les têtes blanches. D’abord, ce silence qui invite presque au recueillement. Croix au cou, Daniel, l’animateur du bingo, appelle « I vingt-huit. I twenty-eight». Son ton est monastique, à la limite sensuel. Derrière son «autel-à-boules», il est comme un Père devant ses ouailles. «Je fais ce métier depuis 1991, explique le calleur. J’aime ça être devant les gens avec le micro. Le seul inconvénient, c’est que j’ai parfois des petites crampes dans le bras à force de répéter le même mouvement et sortir la boule du boulier.» Si la plupart du temps Daniel anime devant une salle silencieuse ¾ où l’on entend seulement les néons grésiller¾, il arrive qu’il se retrouve devant des joueurs plus exaltés. « Certains soirs, y a de l’action ici. Il y a même desgangs de jeunes qui viennent jouer avant d’aller dans les bars!»

Autrefois, il y avait de l’action tous les soirs à la même adresse. Construit en 1912 par United Theater, le bâtiment de Bingo Mont-Royal a déjà été une magnifique salle de spectacle au début du 20e siècle, avant d’être transformé en cinéma, puis en bingo par un gestionnaire privé.  «Avant, c’était un beau théâtre. Il avait même été classé Patrimoine historique», explique Jean Pierre, gérant du Bingo depuis 14 ans. «Les boiseries originales sont encore toutes là, mais les plafonds ont été recouverts de plusieurs couches de latex de couleur. Ils étaient sales de fumée de cigarettes.»

Malgré son récent lifting, le Bingo Mont-Royal a gardé son look de gymnase avec son plancher rouge foncé, ses murs vert-limes et son puissant éclairage aux néons qui souligne les rides des joueurs. Décore ta vie aurait décidément du pain sur la planche! Mais dans les coulisses, au milieu de la paperasse et des caisses de liqueurs, on trouve encore des vestiges de cette autre époque, comme cette grosse caméra, ensevelit sous la poussière. Et derrière les murs de gyproc et sous les arches originales, se cachent encore bien des souvenirs du Cinéma Papineau.

Règle de cérémonie

Autre temps, autre moeurs. Aujourd’hui, le minimum à dépenser pour avoir du plaisir au 4519 Papineau est de neuf dollars, soit le prix d’une feuille de neuf cartes de bingo. Une partie dure environ deux heures et demie, avec une pause. Oubliez les jetons, ils ne sont plus rois dans ce monde depuis longtemps. Chaque joueur apporte plutôt ses bouteilles d’encre de couleur, en vente dans la machine distributrice située à l’entrée.

Alors que Perline dans Passe-Partout gagnait des tartes en 1977, les gagnants repartent avec de beaux billets verts en 2008. Au Bingo Mont-Royal, c’est 100$ en poche, si on étampe une belle ligne droite, 150$ pour deux, 200$ si on fait un rail de chemin de fer ou une note de musique, et 1000$ pour une carte pleine. « C’est de l’argent vite fait, mais vite dépensé », nous confie Claudie, une joueuse de 19 ans qui s’endort à côté de son père Réjean. «Il faut faire attention, nous explique ce dernier, le dos arqué et l’air désabusé. Moi, je ne suis pas chanceux, mais je suis accro. Ça a pris un an avant que je gagne. Je ne veux pas que ma fille vienne trop souvent avec moi.»

En plus des jeux réguliers, on propose aussi des jeux qui offrent de séduisants montants pouvant grimper jusqu’à 120 000 $ et qui se jouent… en réseaux! Entre 14h30 et 14h45, le joyeux «Bingo!» résonne de Saint-Jean-sur-Richelieu à Alma, en passant par Victoriaville et St-Raymond, dans les 105 salles de bingo du Québec équipées d’écrans. «BRAVO! Laval a gagné!». Le temps d’une partie, c’est tout le Québec entier qui se tient la main!

Pour augmenter leur chance de gagner, certaines joueuses traînent dans leur sacoche des portes-bonheurs. Une haïtienne est accompagnée de statuettes vaudou qu’elle embrasse 50 fois par après midi. Les deux soeurs Yvette et Adrienne ont quant à elles amené leur petit éléphant avec la trompe relevée. «On est moins superstitieuses qu’avant. Maintenant, je les laisse dans ma sacoche», rigolent les deux soeurs, swellement vêtues. Pour leur grande sortie bihebdomadaire, non seulement se mettent-elles sur leur 36, mais elles arrivent tôt! «Je viens trois heures à l’avance pour jouer aux cartes avant le bingo, explique Adrienne. Je réserve MA place, proche du comptoir de la  cantine et à deux minutes des toilettes. Je me sens pas bien si je joue ailleurs. » Pratique en effet quand on a seulement 21 secondes entre chaque call.

Dix minutes avant la fin de la partie, tout le monde a son manteau sur le dos. «On ne veut pas manquer l’autobus», lance Yvette. Aussitôt qu’un joueur a crié le dernier « bingo!», la salle se vide en moins de cinq secondes. Ceux qui sortent le coeur léger, avec un sourire au visage, sont peu nombreux. Dans un coin, un homme et une femme continueront de jouer calmement aux cartes, sans dire un mot, jusqu’à la prochaine partie.

C’est ça le bingo. On aura beau vouloir détruire tous les préjugés et le présenter de la façon la plus sexy possible, c’est d’abord un moyen de briser la solitude, de passer le temps avec des gens qu’on aime, avec en sus, le petit espoir de repartir un peu plus riche…

Urbania no 19, Mars 2009. 
Cyberpresse, 12 juillet 2010
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